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Il y a cinquante ans, un été en chanson et à Vélosolex sur la Côte d’Azur

mardi 13 juillet 2021, par grand-Pierre

Des Cévennes à Cannes et retour. Pas un centime dans les poches, ni au départ, ni au retour. Outillage : Une guitare fatiguée et un vieux Vélosolex.
C’est parti !

Une expérience réussie à Saint Germain des Prés avec un ami espagnol, Voir l’article « Jo » dans ce blog un petit répertoire sud-américain laborieusement acquis à ses côtés et ce bel été qui commençait, trois raisons d’enfourcher mon Solex, la gratte sur le dos et l’insouciance comme un fil conducteur.

Les ruines que mes amis et moi avions en Cévennes avaient besoin que l’on s’occupe d’elles rapidement et nous n’avions pas un sous pour le faire, ni les uns ni les autres. Raison de plus pour partir sur la Côte en ramasser à pleine main. Mais ces amis, lassés de m’accompagner dans mes vagabondages, déclinèrent mon invitation et c’est donc seul que j’allais affronter les foules d’estivants pleins aux as.

Un bien long trajet

Point d’autoroutes pour notre équipage ! Plutôt le chemin des écoliers par la Camargue et la digue à la mer, Port de Bouc, Cassis etc. Mais mes maigres ressources s’épuisaient à grande vitesse et il me fallait atteindre la côte d’azur dans l’urgence pour pouvoir commencer à travailler selon mon projet.

Complètement à sec et mon réservoir presque vide, je tombais aux abords de la Ciotat sur une gargote de chantier remplie à midi par une foule nombreuse d’ouvriers. Un tapage infernal régnait à l’intérieur et il fallait un certain courage (ou avoir vraiment faim) pour pénétrer avec une guitare dans cet antre redoutable investi par ce prolétariat tonitruant.

Les huées et les quolibets accueillirent tout d’abord ce musico barbu tombé du ciel et il me semblait au-dessus de mes forces de pouvoir chanter au beau milieu d’un tel vacarme. Je m’apprêtais à ressortir mais l’instinct de survie étant ce qu’il est j’attaquais avec le plus de panache possible et en tapant comme un fou sur les cordes de ma guitare mon morceau de bravoure : Le perompompero !!!

Ceux qui se trouvaient le plus près de moi firent alors signe aux autres de se taire et c’est finalement dans un silence royal que je pus envoyer quelques chansons bien rythmées de mon répertoire encouragé à chaque fois par des bravos plus qu’enthousiastes. Puis les gars se mirent à taper des mains en cadence et ce fût un incroyable succès !

Ces sympathiques travailleurs des chantiers navals n’avaient jamais vu un musico venir les divertir sur place et ils avaient apprécié !

Mon chapeau se remplit, corne d’abondance généreuse et pour finir le patron m’offrit le déjeuner. Ils repartirent au boulot après-manger et je me rendis compte que, ne pensant qu’à remplir mon ventre et mon réservoir, j’avais en réalité offert un bon moment de détente à ces gars sur leur lieu de travail.

Et ils me l’avaient bien rendu !

Le petit rosé de Bandol

Tout à fait régénéré par cette aventure j’arrivais, une bonne vingtaine de kilomètres plus loin, aux environs de Bandol. La chaleur était excessive sur cette route poussiéreuse surchauffée par un soleil de plomb. Je tombais en arrêt devant une pancarte : Cave coopérative - Rosé de Bandol.

Petit goût de noisette, douce fraîcheur, il n’en fallait pas d’avantage pour que j’entame la première bouteille après la visite de la cave. Le soleil ardent ne me retrouva finalement qu’au lendemain matin, allongé dans l’ombre légère d’un tamaris, une bouteille vide couchée à mon côté. J’avais donc raté aujourd’hui l’étape d’Hyères…

Traversée de Hyères à vélo six places

Deux jeunes mécanos parisiens débrouillards louaient un garage à Hyères pour y entasser un tas de vélos plus exotiques les uns que les autres. Il y avait des attelages de deux vélos en parallèle, des promenettes à baldaquin, des tandems et un vélo à six places ! Leur commerce de location marchait bien et les vélos étaient toujours dehors.

Ces braves garçons apprécièrent ma deuxième et ultime bouteille de Bandol et m’offrirent généreusement l’hospitalité. Je n’aurais pu mieux tomber ! Mon Solex retint leur attention et ils me le bichonnèrent avec un soin particulier, me permettant au passage d’apprécier leurs talents de mécaniciens.

En fin de journée, ils sortirent le fameux vélo à six places avant de tirer le rideau.

-  Vous allez vous balader ? Demandais-je
-  Oui mais à toi l’honneur de piloter
-  Moi ?
-  Oui nous avons trois copines qui devraient arriver, nous serons six en tout

Cet engin, d’une longueur incroyable était un genre de tandem multiplié par trois et copains et copines s’installèrent en toute confiance derrière moi. Je m’aperçus rapidement qu’il était tout à fait impossible de tourner si tous ne se penchaient pas en même temps du côté du virage. Le poids des passagers à lui seul bloquait l’axe du guidon. Alors je faisais des signes avec la main pour que tous anticipent la manœuvre et cela fonctionna.

Mais seulement au début. Les passagers, excités sans doute par ce nouveau moyen de transport, se mirent à appuyer plus fort sur les pédales et, comme il était hors de question de freiner, je ne pus malheureusement éviter la terrasse bondée d’un café que nous abordâmes dans un fracas épouvantable de verres brisés et de tables renversées. Le vélo avait pris une forme bizarre et je m’attendais au pire lorsque que le patron sorti en s’écriant : "Enfin de l’ambiance !".

Tout le monde se remit debout, y compris les clients, et ce bon homme sortit alors un phono qu’il installa sur le bar. Une tournée générale s’ensuivit et les danseurs envahirent la piste dans la bonne humeur au milieu des éclats de rire.

- T’inquiète pas pour le vélo. Trois soudures et il repartira comme une fleur !

De chics types vraiment à Hyères.

Saint Trop

Affublés à la dernière mode de l’été, tous les m’as-tu-vu, les friqués comme les faux bourgeois se prélassaient aux terrasses des cafés affichant un suprême dédain pour la vulgate qui défilait sous leurs yeux.

Certains prenaient nonchalamment l’apéro installés à la poupe d’un yacht en costume blanc de marin de première classe, Ray-ban sur le nez. En fait, les yachts à quai n’ont plus de moteurs depuis belle lurette et sont à la location pour pouvoir jouer les milliardaires devant les gogos défilant sur le quai !

Deux amies finlandaises m’avaient rejoint à Saint Trop. L’une d’elle Helena, était une fille magnifique. Blonde élancée au teint à peine rosi par le soleil du sud, elle était parfaite et se comportait très simplement sans aucune affectation.

Nous avions trouvé une minuscule crique non loin du centre ou la police nous laissait tranquilles pour établir notre bivouac.
Je fus très étonné qu’un jeune homme vînt m’y trouver pour me dire que son patron souhaitait me voir. Il m’indiqua un magasin situé dans les ruelles hautes et s’éclipsa comme il était venu.
Rendu à ce rendez-vous je me trouvais devant un homme brun et bronzé aux pantalons de cuir blanc, très à la mode, qu’il faisait fabriquer dans ses ateliers avant de les revendre dans son magasin. Je mis un certain temps avant de piger pour quelle raison il m’avait mandé. Après avoir un peu tourné autour du pot afin de me sonder il me proposa carrément une sorte d’indemnité pour que je lui laisse ma copine Helena ! Il devait penser que j’étais un souteneur et probablement qu’il en était un lui-même ! Cela me fit seulement rire et je le laissais là.

Mais la belle, hameçonnée par un autre lascar, revint un soir sur notre plage vêtue d’une robe magnifique, coiffée par un artiste et portant des bijoux de luxe de sorte que nous eûmes de la peine à la reconnaître. Resplendissante comme jamais, elle était invitée sur l’un des yachts qui étaient à l’ancre dans la baie.

J’eu beau la mettre en garde elle se rendit à son rendez-vous malgré tout. Dans la nuit, elle nous revint en pleurs ayant échappé de justesse au viol et ne devant son salut qu’à un homme moins perverti que les autres et qui avait eu la courtoisie de la ramener à quai.

Nous quittâmes ces lieux sans regret et mes amies reprirent leur voyage mieux averties qu’auparavant sur les mœurs à bord des yacht méditerranéens.

Cannes la Bocca

Un jardin public jouxtait la Maison des Jeunes de la Bocca. Je m’y installais à mon aise mais dès l’aube venue un violent coup de rangers dans les côtes me fit rouvrir les yeux brutalement pour découvrir deux gigantesques CRS qui me demandèrent mes papiers. Je leur tendis un passeport qui mentionnait « Professeur de français » à Helsinki. Ces deux brutes adoptèrent d’emblée un ton plus civilisé tout en me menaçant d’être conduit au poste en cas de récidive.

Je m’installais ensuite sur le voile de béton surplombant la cuisine d’été du jardin et, de là-haut, je pouvais admirer tous les matins mes braves CRS effectuer leur ronde !

Trois personnages principaux étaient en charge de la MJC.
Le directeur, inscrit au PSU veillait à ce que les tenanciers des baraques à frites et à pan bagnats des environs règlent la totalité de leur salaire aux jeunes lorsqu’ils les faisaient marner. Lorsque ce n’était pas le cas (et cela se produisait souvent) nous partions nombreux à ses côtés en expédition chez le fautif qui s’exécutait la plupart du temps face à cette bande d’hurluberlus.

Le jardinier lui était un communiste. Avec lui nous refaisions un monde plus juste bien que toujours imaginaire malgré tout.

Le barman était anarchiste. Il en avait après les nouveaux parcmètres installés par la ville et nous partions la nuit les repeindre en noir comme il se doit.

Le dirlo m’autorisait à prendre des douches et laver mon linge dans son bâtiment. Ma monture trouva sa place dans un appentis. Cette villégiature me convenait parfaitement et je passais plusieurs semaines dans la peau d’un véritable petit rentier ! De plus j’avais trouvé quelques restos en ville où j’effectuais une petite tournée régulière. Mon statut social s’était donc considérablement amélioré !

Impossible de raconter toutes les péripéties cannoises, où je me fis des quantités d’amis. La traversée de la baie sur un petit voilier trop chargé alors qu’une dangereuse brise se levait. Une nuit passée sous contrat avec d’anciens légionnaires qui écumèrent la moitié des boites du coin… La manifestation sur la plage du Carlton avec intervention des CRS dont l’un tomba dans la piscine à la plus grande joie des badauds.

A cette occasion, je rencontrais Vin rouge ordinaire pour la première fois car nous nous étions glissé sous les cars des CRS pour échapper à la rafle qu’ils faisaient parmi les rieurs sur la croisette.

Ce dernier était un vrai géant à la carrure redoutable. Il pouvait vider un casier à bouteille en moins de deux à condition que cela soit du rouge ordinaire ; d’où son sobriquet. Son compagnon lui, passait ses journées le poste à l’oreille pour écouter Jimmy Hendrix.

Je dois dire de ces deux allemands qu’ils me tirèrent d’un très mauvais pas à la suite d’une altercation avec un petit voyou du vieux Cannes que j’avais rossé suite à une stupide provocation. Attablé dans un café après cet exploit je m’aperçus catastrophé que toute sa bande m’attendait de pied ferme à l’extérieur ! Mais quand Vin rouge ordinaire et son copain sortirent à mes côtés, ils hésitèrent et le passage s’ouvrit miraculeusement ! Ce courage qu’ils ne me devaient en aucune façon me fit m’attacher à eux et nous fîmes cause commune à partir de ce jour.

On voit que la vie de musicien itinérant n’est pas toujours de tout repos !

Le méchoui

Le directeur souhaitant que sa MJC soit ouverte à tous, et pas seulement aux petits bourgeois de la Bocca, programma un grand méchoui en y invitant ses adhérents locaux ainsi que les jeunes du vieux Cannes. Nous essayâmes bien de l’en dissuader avec le jardinier et le barman mais sa décision était prise et il nous chargea, les deux allemands et moi, de nous occuper de la cuisson du méchoui.

Une fosse creusée par nos soins accueilli un grand feu de braise et nous nous acquittâmes fort bien de la cuisson du bestiau en le retournant régulièrement et en l’arrosant de jus durant tout le temps nécessaire.

Les choses se compliquèrent un peu en cuisine pour mener à bien les opérations de la découpe et du partage des parts. La chaleur des braises aidant, Vin rouge ordinaire s’était abreuvé bien plus que de raison.

En cuisine il plongeait maintenant carrément la tête entière dans la poubelle neuve qui contenait la sangria. Avec l’autre allemand, nous fîmes des parts bien trop grosses et les premiers servis par le passe-plat de la cuisine se régalèrent. Malheureusement les suivants en eurent beaucoup moins et les derniers n’obtinrent que des rogatons. Pour finir, les invités du vieux Cannes, justement les plus mal servis, déclenchèrent une bagarre mémorable et la vaisselle vola ainsi que les tables et les chaises avant que nous puissions rétablir un semblant d’ordre avec le personnel. Vin rouge ordinaire lui, ne s’était aperçu de rien et cuvait tranquillement sa sangria dans la cuisine tandis que le reste de la MJC était quasiment en ruine.

Le rideau tombe

L’été avançait doucement et la fatigue commençait à se faire sentir. La lassitude aussi de ce genre de vie.

Il y avait aussi à présent de la concurrence avec la venue de chanteurs de tous les horizons et qui n’avaient le respect de rien.
Comme je jouais le long d’une énième terrasse, un de ces fâcheux commença son numéro à l’autre extrémité. Les dîneurs n’écoutaient même pas mes chansons et je fus pris soudain d’un grand coup de cafard, ressentant soudain une extrême solitude. Alors, lorsque cet intrus sans vergogne se rapprocha encore de moi, je lui brisais sans hésitation ma vieille guitare sur le crâne et saluait le public d’une large révérence !

Je repris mon brave solex, fis mes adieux à la ronde et repartis vers les rondeurs des montagnes cévenoles où mes amis attendaient.

Epilogue

De cette saison passée sur la Côte j’ai conservé bien sûr les souvenirs que je viens d’évoquer mais ce n’est pas le principal.

De part ma situation de musico itinérant, tout en bas de l’échelle sociale, j’ai ramené avec moi une image non filtrée de la société et de l’implacable hiérarchie qui la gouverne. Je me suis rendu compte de visu du compartimentage des classes, de la grande humanité de certains et du mépris ou de la violence des autres. Cette expérience m’a procuré le sens des valeurs que j’ai conservé depuis à travers le temps, c’est à dire de l’âge de vingt-deux ans à celui de soixante-quinze !

Je revois encore ces gens de la MJC de la Bocca qui m’apprirent beaucoup et je les en remercie. Merci également à ces travailleurs de la Ciotat enthousiastes et généreux comparés aux rombières des salons de thé de Cannes, fortunées et bourrées de gâteaux à la crème qui jetaient de minuscules petits sous dans mon assiette !

J’ai vu les nantis et leur police aux ordres, les endroits réservés d’où j’était chassé. Vu aussi du côté des petits et des laborieux la dure compétition entre vendeurs de chichis qui se terminait quelquefois au couteau. Bref j’ai rencontré l’humanité dans ses œuvres, bonnes ou mauvaises, sur cette Côte d’Azur encore si belle à cette époque et cela a sans doute mis du plomb dans la tête du jeune homme insouciant que j’étais.

En ce temps là il n’existait pas encore de réseaux sociaux pour se faire une idée de la vie !