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La fin des labos photo et des tirages papier ?

samedi 19 mars 2022, par grand-Pierre

Le passage à la prise de vue numérique et les capteurs à haute résolution ont chamboulé le marché des labos photo.

Des pixels gros comme des camions

Nos braves pixels d’il y a à peine vingt ans étaient dix ou vingt fois plus gros qu’ils ne le sont actuellement. Les contours contrastés ressemblaient à des marches d’escalier et il n’était pas question à l’époque de photographier un paysage riche de détails.

Je me souviens encore du temps où les photographes débattaient sur l’impossibilité pour l’image numérique à produire du détail convenablement. Cette époque est définitivement révolue et ces questions ont provoqué par la suite une course aux pixels effrenée et commercialement payante de la part des grandes enseignes du matériel photo.

Les progrès dans ce dommaine et dans celui du stockage ont été si rapides, ceux de l’affichage et de la téléphonie mobile si incroyables, que nous sommes tous ou presque passés au numérique "naturellement" et sans nous en appercevoir.

La boîte à chaussures

Dès l’apparition des tireuses numériques de haute résolution, les labos ont probablement pensé qu’ils allaient pouvoir profiter du boom du numérique et que les boîtes à chaussures de leur clientèle allait d’ésormais se remplir de tirages papier tirés d’après les fichiers informatiques des photos.

Ils allaient rapidement comprendre que la donne avait changé...

RVB ou CMJN

Pour comprendre ces abréviations (Rouge Vert Bleu soit RVB et Cyan Magenta Jaune Noir soit CMJN) il est nécessaire de s’intéresser brièvement à la lumière et aux couleurs qu’elle véhicule.

Sans aller trop loin dans une explication compliquée, il suffit de savoir que les ondes électromagnétiques d’une fréquence comprise précisément entre 400 et 789 THz [1] correspond à la faculté de nos yeux et de notre cerveau à percevoir la lumière. C’est la partie visible (pour nous) du spectre électromagnétique. [2]. Ce spectre, pris dans son ensemble, va des ondes gamma [3] aux ondes longues radio en passant par l’infra rouge.

Nous ne pouvons donc en voir de nos yeux qu’une infime partie.

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Le prisme décompose la lumière blanche

La lumière blanche est décomposée par le prisme en différentes couleurs de l’arc en ciel. Nous y retrouvons nos précédentes RVB et CMJN. (Les couleurs primaires et complémentaires).
Lorsqu’un objet coloré est frappé par la lumière blanche, il absorbe les couleurs qu’il ne réfléchit pas. Nous n’observons donc de cet objet que ce qu’il veux bien nous en laisser voir. [4]

Lumière réfléchie

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Quadrichromie destinée aux opérations d’impression.

Pour reproduire sur un support cette impression lumineuse (exemple : Le vert de cette feuille) les imprimeurs font appel à des techniques d’encrage basées sur les couleurs complémentaires (CMJN) qui en se combinant au moyen de trames de points superposées reproduisent parfaitement toute la gamme colorée.

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Impression offset en quadrichromie

Mais la lumière peut également parvenir à nos yeux directement et sans être réfléchie.

Les écrans

C’est le cas lorsque nous observons une source lumineuse comme par exemple les minuscules diodes de nos écrans.


Elles sont devenues si incroyablement miniaturisées que le pouvoir séparateur de notre rétine est insuffisant pour les percevoir. Mais c’est bien de la lumière qu’elles nous envoie et non pas un reflet. Ici la technologie utilise la gamme primaire RVB pour afficher toutes les couleurs du spectre visible.

Chaque diode pouvant recevoir 255 niveaux d’activation, un écran peut afficher : 255x255x255 = 16 581 375 couleurs ! [5]

Voir aussi pour ceux que cela intéresse l’histoire de la synthèse additive : [6]

Lumière ou reflet ?

Avant que les écrans numériques n’apparaissent on trouvait quelquefois des publicités sur boîte lumineuse. Il suffisait d’un tirage photo réalisé sur un support transparent à coller sur une boîte lumineuse disposant d’un diffuseur blanc et l’on obtenait un résultat équivalant à celui d’un écran actuel.

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Photo collée sur une boîte lumineuse.

Les publicitaires l’avaient déjà compris, les images affichées de la sorte étaient beaucoup plus attractives et mieux mises en valeur.

Lorsque nous envoyons une belle photo, lumineuse et bien exposée au labo, riche de détails "croustillants", nous sommes souvent déçus en retour de ne pas retrouver la luminosité de l’écran sur le tirage papier et la photo semble plus fade, voir même sous-exposée.

C’est flagrant dans les expositions photo où chaque image doit disposer d’un éclairage individuel pour être correctement mise en valeur.

C’est cette réalité "lumineuse" qui explique sans doute en partie l’engouement pour les affichages numériques et les smartphones au détriment du support papier. Les papillons n’ont ils pas toujours été attirés par la lumière ?

Visualisation et conservation

Les enquêtes établissent que les images numériques une fois archivées ne sont plus regardées. Ceci est également lié au fait de l’enregistrement immédiat des fichiers (sans les étapes pénalisantes du développement et du tirage).

Cela autorise des prises de vues bien plus nombreuses, à moindre coût et immédiatement archivables. Au final, vu leur quantité, chaque image perd un peu de sa valeur émotionnelle ou picturale à moins d’opérer une sélection rigoureuse à l’enregistrement. Autrement dit trop d’images tue l’image... Où bien encore : Une image chasse l’autre. [7]

Pour visionner ces images, il faut les rechercher dans des archives souvent classées sans un ordre rigoureux !

Par contre les livres photo ou les albums, voir la fameuse boîte à chaussures sont eux, accessibles à tout moment.

Certes le feu ou l’humidité peuvent les corrompre mais un fichier numérique, lui, est à la merci du premier bug venu ou de la défaillance soudaine d’un système de stockage.

Bien des siècles plus tard, est-ce que les archéologues sauront encore accéder à ces fichiers ? Rien n’est moins sûr.

Tandis qu’une boîte à chaussure, fossilisée dans un dépôt sédimentaire pourra peut-être encore leur restituer intactes les images de notre temps ? A moins que seuls, les daguerréotypes, sur leur plaque de cuivre, ne se conservent jusque là ?

Avouez que ce serait un sacré pied-de-nez adressé à nos techniques contemporaines.


[1Un therahertz égal 10 puissance 12 ondulations par seconde soit dix mille milliards d’ondulations/seconde

[2Chaque espèce animale possède sa propre sensibilité aux ondes lumineuses selon le besoin qu’elles en ont et l’utilisation qu’elles en font

[3Les ondes gamma, à l’extrêmité du spectre, sont à très haute fréquence et donc dangereuses pour les tissus vivants.

[4Le noir absorbant toutes les couleurs et donc aussi de l’énergie (dans le spectre visible et l’infrarouge) est utilisé pour récupérer la chaleur. Au contraire le blanc réfléchit toutes les couleurs et emmagasine donc moins de chaleur.

[5Chaque minuscule pavé de diodes est composé de ces trois longueurs d’onde. En modulant le signal de chacune d’entre elles on obtient le "mélange" coloré recherché pour chaque pixel. Amusez-vous à parcourir votre écran à l’aide d’une forte loupe !

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Diodes rouges, vertes et bleues d’un écran agrandies 30 fois (taille des pavés RVB = 0,21 mm)

[6Pour ceux que ce sujet intéresse, il faut savoir que des travaux portant sur la vision humaine vers 1800 (Thomas Young en Angleterre, Hermann von Helmholtz en Allemagne) révélèrent que toutes les couleurs de la nature correspondent à la combinaison des trois couleurs primaires (RVB). Toute la gamme des couleurs du spectre peut être reproduite en additionant en diverses proportions les couleurs primaires ou en les supprimant sélectivement par des filtres de couleurs complémentaires.

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En 1666 Newton découvre qu’on peut recréer la lumière blanche en mélangeant toutes les couleurs

Si l’on prend trois clichés identiques d’un objet avec trois cameras munies chacune d’un filtre différent, rouge, vert ou bleu, on obtiendra une image en couleur en superposant par projection de lumière blanche ces trois clichés (développés en négatif N&B et sur un support transparent) au travers de ces trois filtres. C’est la synthèse additive utilisée de nos jours mais par d’autres moyens, numériques ceux-ci.

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Non, ce n’est pas le professeur Tournesol mais Louis Ducos du Hauron qui mit au point cette technique en 1868

[7Voir mon article sur le cadrage photographique à ce sujet.