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L’information : Notre capital commun

lundi 20 septembre 2021, par grand-Pierre

Information objective, biaisée, tronquée ou dénaturée, sortie de son contexte ; mille façons d’informer pour le meilleur ou le pire.

Mais au fait, à qui appartiennent nos médias ?

Kempf

J’ai réécouté avec un grand intérêt la conférence de Hervé Kempf, journaliste engagé dans le domaine de l’écologie et démissionnaire du journal Le Monde en 2013 (suite au refus de la rédaction de publier des articles sur le conflit autour du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes), lors des éco-dialogues du Vigan "Médias, environnement et nous", organisés au Vigan en octobre 2016. [1]

Hervé Kempf - journaliste

Voici quelques infos extraites du site bastamag.net concernant les propriétaires des grands médias :

Ils sont cinq à faire partie du cercle des dix premières fortunes de France : Bernard Arnault, PDG du groupe de luxe LVMH (patron des Echos, du Parisien), Serge Dassault (Le Figaro), François Pinault (Le Point), Patrick Drahi, principal actionnaire de SFR (Libération, L’Express, BFM-TV, RMC), Vincent Bolloré (Canal+). On trouve ensuite Xavier Niel, patron de l’opérateur de téléphonie Free et 11ème fortune de France, qui s’est associé avec Pierre Bergé, héritier du couturier Yves Saint-Laurent, et avec le banquier Matthieu Pigasse, pour devenir propriétaire du groupe Le Monde (L’Obs, Télérama, La Vie...). Matthieu Pigasse possède également Radio Nova et l’hebdomadaire Les Inrocks.

Martin Bouygues, 30ème fortune de France, est propriétaire du groupe TF1. La famille Mohn, qui contrôle le groupe allemand Bertelsmann, est propriétaire de M6, RTL, Gala, Femme actuelle, VSD, Capital,… Viennent ensuite Arnaud Lagardère, propriétaire d’Europe 1, Paris Match, du JDD, de Virgin radio, RFM, Télé 7 jours, et Marie-Odile Amaury, qui possède L’Equipe (et dont le groupe est, par l’une de ses filiales, organisateur du Tour de France notamment). Petite précision : ces deux derniers ne sont « que » millionnaires, avec tout de même une fortune évaluée entre 200 et 300 millions d’euros. A ce « Top 10 », on pourrait aussi ajouter la famille Bettencourt qui finance le journal ultra-libéral L’opinion. Ou le milliardaire d’origine libanaise Iskander Safa, 71ème fortune de France et propriétaire du très réac Valeurs actuelles.

Ces grandes fortunes accaparent 90% des quotidiens nationaux, 55% de l’audience télévisuelle et 40% de celle des radios...

Les journalistes

Qui pourrait croire une seule seconde que dans ce contexte les propriétaires ne s’intéresseraient qu’a la gestion de leur entreprise tandis que les journalistes eux, construiraient l’information en toute indépendance ?

Même intellectuellement honnête et professionnellement compétent un journaliste doit pourvoir assurer sa subsistance. Peut-il s’autoriser à ne pas respecter la ligne éditoriale de son média sans s’exposer à des pressions ?

Or, depuis 2013 et la conférence de Hervé Kempf au Vigan (30120) rien ne s’est amélioré bien au contraire.

Le problème de la crédibilité

Bien entendu si vous taxiez les journalistes de désinformateurs patentés ils s’en offusqueraient à juste titre ! Dans les pays développés (et démocratiques !) l’information est riche et variée et la censure a été bannie en principe. Il est heureusement loin le temps où un ministre décrochait son téléphone pour donner ses instructions à l’ORTF ! [2]

Mais il existe toutefois différentes manières plus insidieuses de présenter une information selon que l’on souhaite orienter l’opinion dans un sens ou dans un autre si toutefois c’est ce que l’on souhaite faire, cela va sans dire. Les campagnes électorales présidentielles en sont la parfaite illustration.

En premier lieu il faut instituer une hiérarchie entre les différentes informations (première page ou fin du JT par exemple). Cette hiérarchisation de l’info est très importante et a un fort impact sur la cible. Ensuite, le temps et les moyens consacrés à l’info viennent confirmer cette hiérarchie. Puis bien entendu suit la rédaction proprement dite et les images. En dernier et pas les moindres composantes de l’info diffusée : le commentaire et l’analyse. (Quelquefois d’ailleurs le commentaire prime sur l’information). Ils peuvent être demandés à des invités ou pour la presse écrite à des chroniqueurs.

Jusqu’ici rien que de très normal dans ce processus de diffusion des informations pratiqué au quotidien par les médias même s’il autorise les manipulations. Il existe bien sûr une presse d’opinion qui, elle, ne cache pas ses orientations mais il y a d’autres façons de présenter l’info, plus retorses celles-ci.

Ici, quatre exemples pour illustrer le propos :

  • En une de couverture une image d’un char en batterie au Moyen-Orient illustrant un conflit. La même image en quatrième page avec un champ élargi montre une famille de bédouins en train de prendre le thé à l’ombre de ce même char... Le message n’est clairement pas le même. Mais on sait par ailleurs que les conflits font de l’audience et que le char, photographié sans ses bédouins, aura plus d’impact !
  • Tel économiste tient une chronique régulière sur une chaîne de radio. On va l’écouter avec attention malgré qu’on ignore qu’il est membre d’un think tank ultra libéral et qu’il tient un discours idéologiquement orienté.
  • Communiqué de presse : La manifestation à Gaza a fait quinze victimes. (C’est la manifestation qui a engendré des victimes). Autre rédaction possible : Tsahal a ouvert le feu faisant quinze victimes.
  • A noter que l’exactitude des chiffres peut varier, surtout si l’évènement est lointain.
  • Composer un plateau-télé ou radiophonique est également tout un art :
    Comme vu précédemment le téléspectateur ou l’auditeur ne sait pas toujours à qui il a à faire exactement. La présentation d’un invité comme journaliste ou comme politologue ne suffit pas. [3] Il faut se rendre sur Wikipédia pour connaître le parcours de ces invités si prestement présentés !
    Et dans la mesure ou, sur ce plateau, vous avez le privilège de mener le débat et de choisir les questions vous pouvez orienter facilement l’opinion.
    Vous pouvez également inviter sur votre plateau plus d’intervenants d’une tendance tout en justifiant l’objectivité de l’émission par la présence d’un seul intervenant de tendance opposée. Le nombre fera la différence ! Comme pour la recette du pâté d’alouette : Un cheval pour une alouette !

Un art difficile

En fait et pour un même évènement survenu, il est possible avec ces nombreuses astuces journalistiques de donner une importance et une résonnance tout à fait différentes à l’information et aux commentaires qui en sont faits (sans recourir en aucune façon à la censure).

Mais il faut reconnaître qu’il est très difficile de donner une information honnête et surtout complète. "L’Australie a rompu unilatéralement le contrat d’armement concernant des sous-marins avec la France. C’est un camouflet inacceptable etc." Oui certes mais les tarifs quelque peu élastiques et les délais posaient problèmes de même que pour nos EPR ! Et puis ces sous-marins devaient être construits en Australie et la France n’avait quand à elle qu’une part du marché seulement. [4] En fond de scène se profile également la nouvelle géopolitique américaine dans le Pacifique et l’évolution de leurs alliances stratégiques. Le cocorico unanime poussé par la presse française est-il celui d’un allié désavoué ?

Quelle est l’info la plus juste et la plus crédible lorsque les sources divergent ou s’enchevêtrent ? C’est ici que l’on constate l’importance du temps et des moyens consacrés à un sujet dont les "flash", l’info à la découpe et les grosses manchettes ne peuvent rendre compte que très partiellement et de façon tronquée.

Les ressources

Une rédaction possède en principe les moyens journalistiques de vérifier les infos qu’elle édite en entretenant un réseau de correspondants, en menant des enquêtes et en envoyant ses reporters sur le terrain. Toutefois la diminution du lectorat de la presse écrite quotidienne tend à limiter financièrement ces moyens et dans le pire des cas... à pratiquer le simple copier-coller.

Il existe des "hub" de l’information [5] qu’il faut connaître pour pouvoir appréhender correctement les réalités. Une rédaction, un conseil communal, un bureau politique, l’IFOP, un informateur discret et renseigné de bonne source, un conseil d’administration, une réunion ministérielle, un expert en bourse, une unité universitaire etc. Les journalistes connaissent ces hub, c’est un aspect de leur métier.

L’accès à l’information est donc relativement facile pour les journalistes s’ils ne s’en tiennent pas qu’aux dépêches des grandes agences occidentales et à emboucher la même trompette que leurs confrères mais veulent se donner la peine de la rechercher. C’est d’avantage le traitement de cette information que ses sources qui nous pose problème.

Un exemple qui m’est très cher concernant la crédibilité des sources : Le Canard enchaîné. Ce volatile publie en toute indépendance financière (pas de pub) des informations sensibles, voir extrêmement sensibles mais s’exposerait à d’importantes sanctions pénales s’il ne vérifiait pas ses sources. Or peu de procès ont été intentés contre lui et encore moins ont été gagnés !

Les réseaux sociaux

Par contre la réputation de crédibilité et d’indépendance de la presse professionnelle de grande diffusion, lorsque l’on en connait les propriétaires, et même si ses journalistes sont compétents, a beaucoup baissé dans l’opinion. Cela coïncide précisément avec l’apparition d’une info au marché noir dans les réseaux sociaux, ce qui pourrait s’interpréter comme une réponse (pas forcément la meilleure) à la mainmise des milliardaires sur les médias nationaux. (Pourquoi après tout les infos des réseaux sociaux seraient-elles moins fiables que celles de Bouygues ou de Bolloré ?).

L’information est aussi malheureusement une arme entre puissances rivales. La guerre de l’information, si elle a toujours existé, a pris une ampleur considérable avec les possibilités actuelles de manipulation informatique et d’ingérence. Les populistes d’extrême droite l’utilisent à leur profit.

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Narendra Modi et Mark Zuckerberg propriétaire de Facebook

De récentes investigations ont mis à jour l’instrumentalisation des réseaux sociaux par des professionnels du "big data" [6] dans les campagnes de Trump et Bolsonaro par exemple mais aussi du premier ministre de l’Inde Narendra Modi. Il est ainsi possible de cibler précisément des groupes pour leur proposer un contenu adapté par des algorithmes et émaillé de propagande et de fausses informations. Des millions d’électeurs peuvent ainsi être manipulés à leur insu en complète infraction avec la protection des données personnelles..

Les informations nous parviennent donc soit par des professionnels dont l’objectivité et l’impartialité sont de moins en moins crédibles, soit par des réseaux infestés de fausses informations, d’un sensationnel de pacotille et d’affabulations complotistes. Il est si facile de mettre en ligne des contre-vérités sur Twitter ou Instagram qu’il est très compliqué de filtrer correctement les messages postés. On peut se poser la question d’ailleurs de savoir si ce filtrage est souhaité par les propriétaires de ces médias...

Un Youtubeur belge plein d’humour racontait qu’il avait mis en ligne des fake-news pour faire rigoler ses copains. Notamment l’info concernant un condamné à mort pédophile et anthropophage aux Etats-Unis qui aurait demandé pour son dernier repas qu’on lui apporte un enfant ! Son post, affichant une photo du monstre, a déclenché en un clin d’œil des dizaines de milliers de clics et enrichi son éditeur d’autant !

Une arme puissante

Nous n’en sommes pas toujours conscient mais celui qui dispose de l’information de bonne source possède un avantage réel sur ceux qui ne sont informés qu’au travers des seuls grands médias. Si l’information, comme rappelé dans le titre de cet article est notre capital commun, c’est qu’elle représente la solution de bien de nos problèmes. Savoir c’est comprendre. Connaître, c’est pouvoir. L’information, c’est le prolongement de notre éducation à l’âge adulte. Elle conditionne nos choix et nos décisions professionnelles, politiques ou citoyennes.

Elle devrait nous permettre de mûrir objectivement nos opinions personnelles plutôt que de les façonner pour le compte d’autrui.

La guerre demeure la championne de l’intox en matière d’information. Souvenons-nous de la guerre d’Irak lorsque toute la presse unanime répercutait les fausses infos diffusées par l’armée américaine !

Ou bien encore évoquons la surinformation, lorsque tous les tam-tam médiatiques battent si fort que rien d’autre n’est audible. Exemples : 11 septembre 2001, Covid 19, guerre d’Irak, traité constitutionnel européen en 2005.

A ce propos l’actualité française, sur la lancée de la future campagne présidentielle de 2022 et par le canal de très nombreux médias [7], donne une audience exceptionnelle à un candidat non déclaré... D’où vient cette unanimité ? Est-ce uniquement une question d’audience ? Y a-t-il des tireurs de ficelles ? Un chapeau de magicien d’où sortirait de blanches colombes ? Nous n’avons pas la réponse. La question demeure.

Et puis hélas dans de très nombreux états, l’idéologie dominante constitue un véritable éteignoir posé sur le principe d’objectivité. [8] Les états les plus réactionnaires, y compris en Europe, restreignent la liberté de la presse et l’indépendance de la magistrature.

Enfin, et ne le perdons pas de vue, la limite entre la communication et l’information est battue en brèche par la pub qui dicte par ailleurs sa loi financière aux médias et s’insinue partout. Elle représente elle aussi un moyen de pression efficace sur la liberté d’informer.

Conclusion

On peut donc conclure de toutes ces constatations que moins la presse professionnelle et les médias sont libres et indépendants, plus le complotisme et les contre vérités prospèrent.

A nous donc lecteurs, auditeurs et téléspectateurs de croiser nos sources et de sélectionner parmi les médias que nous consultons les moins susceptibles de manipulation. De ne pas prendre ce qui est diffusé à la lettre, mais d’y appliquer nos propres filtres si nécessaire. En général il est préférable d’aller dîner dans un bon petit restaurant à la cuisine maison que dans une chaîne où l’on vous servira du surgelé !

Ce n’est hélas pas le cas de la majorité passive qui s’abreuve quotidiennement au poison des vérités construites ou plutôt insidieusement reconstruites par les grands médias propriétés des milliardaires... Panem et circenses ! Ou bien alors qui forge son opinion sur les infos diffusées par les réseaux sociaux. Quel est le pire de ces deux cas ? A dire vrai mon cœur balance.

La désinformation, par sa capacité à faire de l’audience, rapporte de véritables fortunes aux propriétaires des portails sociaux. Il serait grand temps que les états leur imposent les même règles qui régissent la presse professionnelle et limitent enfin leur pouvoir de nuisance.


[1Plaidoyer pour une information libre et indépendante
Eco-dialogues du Vigan 28 oct 2016 avec Hervé Kempf (journaliste)
https://www.youtube.com/watch?v=oydOx759-2E

[2Il existe malgré tout des "censures" légales comme le secret défense par exemple, le secret médical, celui des affaires, le secret des sources journalistiques ou celui de l’instruction. Le secret de la confession n’est lui pas reconnu par la loi.

[3Surtout concernant les politologues, espèce ignorée de la classification linnéenne jusqu’à ce jour !

[4La France détenant 8 milliards du marché d’un montant total de 57 milliards.

[5Endroit où se concentrent des informations. L’équivalent en langue française n’existe pas vu que l’origine de ce terme est informatique.

[6Piraté en l’occurrence.

[7Les chaînes télé de Vincent Bolloré y figurent en première ligne

[8Personnellement je confesse adorer regarder les présentatrices du JT Nord-Coréen, même si je ne comprends pas leur langue. Elles me font penser à de petits chiens bien propres et bien dressés qui aboient sur commande !