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Navigation sur le Petit Rhône

jeudi 9 juin 2022, par grand-Pierre

Loisir ou philosophie ? La navigation à 10 km/heure vous embarque dans un monde à part.

Ce six juin, j’ai tiré mon "Pas-que-beau" de sa torpeur ardaillèroise [1] , lui ai retiré sa bâche, l’ai savonné de frais puis installé ses apparaux. Le voici sur sa remorque prêt à goûter les eaux du Petit Rhône.

Direction le port de plaisance de Saint Gilles et sa cale de mise à l’eau. Le canot bascule avec élégance sur les rouleaux de caoutchouc et ondule gentiment dans son élément retrouvé. La remorque et la voiture sont parqués sur un quai et solidement enchaînés.

Le canal du Rhône à Sète nous amène très vite, un mile nautique plus loin, devant le feu rouge de l’écluse de Saint Gilles qui passe au vert tandis que ses puissantes portes hydrauliques nous livrent le passage. Dominés par ses bajoyers élevés, [2] nous attendons mon matelot et moi, [3] le début du sassement sans appercevoir l’éclusier, perché dans ce qui ressemble assez à une tour de contrôle.

Les eaux sont si basses que le niveau ne monte que de... vingt centimètres ! Le passage n’a pas duré plus de dix minutes. Rien à voir avec l’écluse de Villeneuve sur Lot avec ses bajoyers de 14m de hauteur que nous avions passé il y a deux ans !

Voici maintenant le Petit Rhône, à la fois modeste et puissant, calme et pourtant plein de vie et d’oiseaux. Nous remontons lentement ses eaux tranquilles ou ventées selon les rafales. La ripisylve nous offre une vision de jungle amazonienne impénétrable avec ses impressionnants peupliers blancs, ses cannes de provence balancées par le vent, ses robiniers envahissants alors que, si nous nous trouvions quelques dizaines de mètres derrière elle, nous appercevrions des pièces cultivées à l’infini ! Il y a donc un monde des eaux et un monde "normal" agricole.

Ce monde des eaux et le miroir scintillant de sa surface, nous appartient (pour un moment) et nous isole de tout. Si nous nous trouvions mille ans en arrière, il serait identique. Seuls les balises du chenal et les ponts nous rappellent notre contemporanéité.

Les hérons décollent à notre passage et leur ailes recourbées semblent ramer laborieusement, les aigrettes au vol rapide font de même quoique certaines préfèrent nous regarder passer. Les milans noirs, nombreux, virevoltent et planent alternativement. Les estafettes de cormorans passent comme des escadrilles de chasseurs. Puis, des dizaines de palombes surgissent d’entre les arbres... Je n’oublie pas les rossignols au chant puissant et flûté mais jamais visibles.

Nous assistons à de nombreux sauts de poissons, témoins de la vie sous les eaux ; poissons que quelques pêcheurs, de place en place, invitent à goûter à leurs hameçons.

Le clapotis de l’étrave et le ronronnement du Mercury me bercent langoureusement et j’en oublie la dureté du banc de pilote. Les ponts, uniques témoins de la civilisation, jalonnent notre navigation de distance en distance. Quant à celui de l’autoroute, nous le ressentons comme une véritable incongruité dans notre univers aquatique si paisible !

Quelques rares vedettes fluviales de plaisance nous croisent avec de gentils saluts. Un bateau de croisière, "Le Phénicien", moteur à fond et cavitation remarquable à l’arrière de son hélice [4] nous oblige à faire des accrobaties pour recouper les vagues engendrées par son sillage. Je n’ai pas à lui faire de compliments. Deux jet skis inattendus autant qu’inopportuns nous croisent et nous saluent. Il faut reconnaître que leurs pilotes ont ralenti et respecté la vitesse réglementaire ce qui est plutôt rare concernant ce type d’engin.

A la confluence avec le Rhône (le grand celui-là) nous changeons d’échelle. Un clapot assez fort nous surprend car le vent à fraîchi. Nous embarquons quelques vaguelettes en guise de souvenir, un peu ébahis par les 250 m de largeur du fleuve à cet endroit.

Une colonie d’oiseaux de mer posée dans l’eau nous signale des hauts fonds affleurants sur la partie droite du fleuve et nous reprenons le chenal balisé sans plus tarder.

Un amarrage choisi pour son extrême discrétion nous accueille à Trinquetaille. Nous longeons l’ancienne voie de chemin de fer sur la digue et arrivons à notre gîte de la Madeleine qui vient d’ouvrir et dont nous aurons été les premiers clients ! [5]

Après une courte visite d’Arles et un bon restaurant nous sombrerons dans le sommeil rapidement poursuivant peut-être dans un rêve le défilement des grand peupliers et les cris grinçants des goélands.

Le lendemain nous ramènera à Saint-Gilles et nous aurons cette fois-ci le courant pour nous.

Le "Pas-que-beau" est treuillé sur sa remorque. Il semble le faire à regret d’ailleurs. Mais ne vaut-il pas mieux pour lui de retrouver le bon air de l’Aigoual plutôt que de s’ennuyer mortellement à l’amarre comme tous ces bateaux de plastique que leurs propriétaires ne sortent que très occasionellement ?

La vidéo


[1Du hameau d’Ardaillers, commune de Val d’Aigoual.

[2Les bajoyers sont les parois latérales d’une écluse.

[3Moyenne d’âge de l’équipage = 77 ans. (La limite pour les lecteurs de Tintin).

[4La cavitation résulte d’un mauvais positionnement vertical de l’hélice par rapport au régime du moteur. Il en résulte un rejet des eaux au-dessus de la surface en forme d’arc de cercle.

[5A recommander