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Les trois joies

jeudi 12 juillet 2012, par grand-Pierre

A la surface de la mémoire, remonte parfois la fleur de sel.

Mais où est donc Ornicar ? [1]

-  Eh mon vieux Julot, pas vrai que la vie nous est chère ? La tienne, la mienne, et boundiou, ma foi au final, les ans passent sans faire plus de foin que ça, pas vrai ?
-  Ça, c’est bien vrai ! Même qu’ils passent bien vite mon vieux Pierrot. Si vite qu’on ne voit rien venir.
-  Quelquefois, je pars au plafond en ziguedondant et des images de vie me viennent telles un insecte qui m’escagasse ; une mouche par exemple, qui revient, sans comprendre qu’elle vous chatouille, se poser et se reposer sur votre bras.
-  Des quelles images, Piérouille grandet, nous parles-tu ?
-  Bizarre à dire mais elles sont trois que j’ai classé tout en haut de ma mémoire.
-  Tu classes les choses toi ?
-  Ce sont des images gravées au plus profond. Comprends-tu Julot ?
-  On en a tous qui nous restent là sans partir… Des bonnes et des moins bonnes.
-  Mais moi je n’en garde que trois, trois qui sont les plus irremplaçables, mes vrais images à moi, et qui m’accompagnent toujours comme de vieilles amies.
-  Dis voir un peu quelles images, Pierrot de la Piérouille.
-  La première, je devais avoir huit ou neuf ans. Nous étions dans le bassin d’Arcachon en vacances d’été avec la smala familiale. Mon grand-père et ma grand-mère, à la plage, distribuant les tartines du goûter, mon frère et mes cousines qui bâfraient. J’étais remonté un peu au-dessus d’eux sur une petite dune où je m’étais allongé. Une brise odorante et tiède venant de l’océan me caressait voluptueusement le visage, et une herbe solitaire, probablement un oyat, battait une mesure apaisée devant le décor vert, bleu et sable de la mer, du ciel et de la dune. Sans le savoir, j’ai appuyé sur le déclencheur de ma mémoire personnelle du bonheur. Ce moment de parfaite douceur, je l’ai transporté avec moi jusqu’à aujourd’hui.
-  Et la deuxième fois ?
-  Arrivés en précurseurs au chalet avec l’encadrement des vacances de neige, nous étions deux petits ados parisiens découvrant St Jean d’Arves. Le dirlo retrouvait ses vieux copains du village, nos hôtes, et ils décidèrent, vu le beau temps, que nous mangerions dehors en attendant l’arrivée du gros de la troupe. La table fut servie et je pris place entre eux face au grand soleil de Pâques et à la montagne enneigée. L’air frais et chaud à la fois exhalait un parfum inexprimable, un mélange de glace et de fleurs, de bois et de cuisine. L’espace montagnard qui se dévoilait, immense et bienveillant, le ciel d’un bleu que Paris ignorera toujours, les conversations entre amis retrouvés, la joie d’être ici et en vacances me laissèrent incapable d’échanger deux mots. Mais j’avais encore appuyé sur mon petit déclencheur de bonheur et je peux encore aujourd’hui rappeler à moi ce moment, toujours intact en ma mémoire.
-  Ne me dis pas que la troisième fois, tu étais en bateau avec une jolie blonde et qu’il faisait très beau ?
-  La troisième fois, ça s’est passé à l’armée.
-  Arrête ! Tu nous a dis avoir fait plus de cent jours de prison lorsque tu étais bidasse !
-  Sans doute.
-  Alors ton déclencheur de bonheur, c’était quoi donc là-bas ?
-  Nous revenions de manœuvres en forêt, le genre de truc où il faut tout le temps obéir à des ordres contradictoires auxquels on ne comprend rien, ce qui est le propre du soldat. Pour le retour, je m’étais arrangé avec un copain chauffeur et je m’occupais du chargement. Un bric à brac de caisses et de gamelles, de rouleaux de fils téléphoniques et je ne sais plus trop quoi. J’avais installé un lit de camp au faite de mon chargement pour effectuer le retour confortablement. L’Unimog Mercedes dispose d’une suspension digne de la mythique deux-chevaux Citroën ! Installé sur le lit de camp après un bon repas, je me laissais bercer sous la bâche du fourgon qui flottait au-dessus de mon visage comme un champ de seigle ondule sous le vent. Je somnolais dans la tiédeur du printemps, bercé au long des autoroutes allemandes et oublieux de tout souci d’ordre militaire pour une parenthèse en lévitation de deux cent kilomètres.
-  Alors, clic ! Tu as encore appuyé.
-  Oui mais depuis je n’ai plus enregistré aucune image comparable à ces trois là, qui sont restées uniques et orphelines.
-  Toi qui pourtant pourrais en écrire des volumes. Non ?
-  Ben oui, mais c’est ainsi.
-  Quand tu avais escaladé les toits de Notre-Dame et réveillé le curé qui criait au voleur, ce n’est pas une image ?
-  Rien à voir.
-  Et à Helsinki cette grue portuaire de trente mètres au-dessus de l’eau glacée où tu emmenais les filles pour flirter ?
-  Insignifiant.
-  Mais tes images, Piérouille la fripouille, c’est nul ! C’est tout ce qu’il y a de plus ordinaire.
-  La conjonction de coordination. Te souviens-tu ? L’instituteur nous apprenait à donner un nom aux mots. Une fois sur deux, on se gourait d’ailleurs. Mais ou et donc or ni car ? Facile ! Je ne déclenchais mon appareil à bonheur que lorsqu’il y avait conjonction et coordination parfaite des éléments favorables. Et c’est si rare qu’il ne me reste en tout et pour tout que ces trois images pour le dire… Certains mélomanes ont de ces extases muettes lorsque leur oreille capte une harmonie essentielle et fugace. Les gens tristes n’en ont peut-être jamais entendu ?
-  Ciel, dune, montagne et mer, neige et militaires. Sacré grand-Pierre !
-  Sans oublier l’Unimog Mercedes mon vieux Julot !… Une valeur sûre en 1968.


[1Conjonctions de coordination