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Les cinq sens des plantes

mercredi 11 février 2026, par
Nos cinq sens : L’ouïe, l’odorat, le toucher, le goût et la vue.
Tous les mammifères (que nous sommes nous-même) les possèdent et s’il ne leur en manquait, ne serait-ce qu’un seul, ils seraient menacés d’extinction.
Les plantes seraient-elles dotées des mêmes facultés ?

Les recherches scientifiques actuelles ont énormément progressé, notamment en matière de biologie, et le voile qu’elles ont soulevé concernant le fonctionnement des plantes (arbres compris) affole notre imagination !
Stefano Mancuso
Biologiste italien, professeur à l’université de Florence et chercheur au sein du laboratoire international de neurobiologie végétale, a publié de nombreux ouvrages et communications à propos de la sensibilité végétale ainsi que d’autres chercheurs comme Francis Hallé ou Marc-André Selosse.
Trente années en arrière le milieu scientifique aurait souri, voir franchement rigolé en entendant parler de neurobiologie ou d’intelligence végétale. Ce n’est plus le cas aujourd’hui car les recherches ont abouti à des constats sans appel.
Comment des êtres dépourvus de cerveau, siège de l’intelligence des animaux, pourraient ils faire preuve d’une forme de cette intelligence ? Comment des êtres constitués de haut en bas de cellulose et ne disposant pas d’organes différenciés, tels le foie, les reins ou les poumons pourraient ils représenter autre chose qu’un végétal, c’est à dire dans notre acceptation du langage un être végétatif ?
D’une personne dont la carrière n’évolue pas on dit qu’il « végète ». Le végétal est toujours classé derrière l’animal dans l’imaginaire collectif. Pourtant les plantes sont notre oxygène et notre respiration - Sont notre alimentation y compris carnée (les herbivores finissent souvent dans notre assiette) - Sont notre énergie fossile (charbon et pétrole) - Sont nos plastiques - Sont nos remèdes - Sont nos bois et même nos loisirs lorsque l’on randonne, que l’on profite de leur ombrage ou que l’on fleurit son jardin. Il serait grand temps de revoir ce classement discriminatoire !
Une très vielle histoire
Les premières mousses (bryophytes) colonisèrent les rivages lacustres il y a 500 millions d’années, ce qui a laissé aux plantes un temps infiniment long aux mains de l’évolution jusqu’à la période contemporaine. L’apparition d’Homo sapiens sapiens, l’homme moderne, date pour sa part de 300 000 ans. Les plantes ont donc pu accumuler durant 499,7 millions d’années toutes les mutations qui leur ont permis de survivre (y compris aux cinq grandes extinctions qui se sont succédées au cours des temps géologiques), avant que l’homme moderne ne fasse son apparition.
Avec une telle expérience accumulée les végétaux sont-ils finalement si végétatifs que ça ?
Aucun arbre ne peut fuir devant le bûcheron
La nécessité d’un système racinaire a définitivement condamné les végétaux à l’immobilité. Au contraire de l’animal un arbre ne peut pas s’enfuir en cas de danger comme par exemple l’apparition d’un herbivore prédateur. Il est obligé de s’y adapter.
S’il avait, (en faisant preuve d’un peu d’imagination) par le biais de l’évolution, développé des organes différenciés comme les animaux, la moindre attaque de l’un de ces organes aurait pu le tuer. Il est évident que l’on ne survit pas à l’ablation de son estomac ou de son cœur.
Il a donc dû pour survivre se conformer en réseau et se développer sous forme diffuse et non centralisée à la manière des réseaux du Word Wide Web. [1] (Pour détruire le Web il faudrait neutraliser tous ses hubs en même temps ce qui semble impossible). Les forestiers eux, parlent de Wood Wide Web !

Autre atout des plantes : Depuis leur apparition terrestre elles se sont alliées aux champignons au niveau de leurs racines. Deux règnes majeurs du vivant se sont alors associés pour conquérir les terres émergées et aucun arbre ne survit depuis sans son champignon mycorhizeur.
L’arbre produit du glucose grâce à sa faculté photosynthétique et le champignon (qui n’en produit pas) en reçoit sa part [2] en échange d’eau, d’azote, de sels minéraux et d’oligos éléments qu’il transmet aux racines de l’arbre. Le mycélium des champignons mycorhizeurs multiplie ainsi jusqu’à 1000 fois la superficie de contact des racines avec le terrain. Le glucose sert de « carburant » à la respiration, [3] pratiquée par l’arbre comme par le champignon. [4]
Le système racinaire et sa mycorhization font de la forêt, plutôt que la somme arithmétique de ses arbres, une entité solidaire dont tous les végétaux sont en liaison souterraine avec les autres par le réseau des mycéliums et des racines. Il est admis qu’une communication existe à ce niveau et que les arbres d’une même espèce peuvent s’entraider par ce moyen, les plus favorisés partageant leur ordinaire avec ceux que le terrain désavantage. [5]
Peter Wohlleben [6] décrit même des « mamans hêtre » qui s’occupent tendrement de leur progéniture autour d’elles !
Cette proximité (quelquefois un mètre à peine) et cette solidarité sont nécessaires aux arbres qui évoluent en une collectivité résiliente garantissant la vigueur de tous et une meilleure production de bois. Un arbre isolé, s’il profite par ailleurs de l’absence de concurrence à proximité ne bénéficie pas de cette solidarité forestière et ne sera pas prévenu en cas de survenue de prédateurs par exemple.
Troisième atout des plantes : La chimie
L’humain connait bien et depuis très longtemps la chimie des plantes sous son aspect médical ou au contraire toxique. Il sait la virulence des substances que produisent les plantes et s’en méfie. Les herbivores également qui semblent en avoir une connaissance innée et éviter ainsi la consommation de plantes vénéneuses.
En fait, l’unique moyen dont dispose la plante pour réagir à son environnement est la chimie. La prolifération des tanins dans le feuillage en cas d’attaque d’herbivores est bien connue. On sait que les arbres peuvent communiquer entre eux par voie aérienne en envoyant des alertes par le vent. Mais le mécanisme déclencheur de ces réponses « chimiques » était jusqu’ici mal connu.
La paroi cellulaire intelligente

Les chloroplastes responsables de l’activité photosynthétique sont indiqués en vert sur la figure. Les mitochondries sont le siège de la respiration cellulaire. La vacuole se remplit d’eau et participe au maintien en tension de la plante. Le noyau contient l’ADN.
La membrane cytoplasmique, (partie interne de l’enveloppe), est considérée comme le siège de l’intelligence des plantes. Les transferts se font par les plasmodesmes ces détroits intercellulaires très fins.
Cette membrane gère finement et précisément les échanges avec le milieu à l’aide de ses protéines qui reçoivent ou transmettent des signaux en permanence :
(1) Chimiques, (2) acoustiques (3) électromagnétiques, (4) lumineux, (5) tactiles [piezzo électriques]. [7]
Cela ne vous fait-il pas penser à nos cinq sens ?
Ainsi un être dépourvu d’un organe centralisé comme un cerveau est-il néanmoins capable de développer une sensibilité étendue et d’apporter des réponses chimiques pertinentes aux stimuli qu’il reçoit. Bien sûr cette transmission se fait plus lentement qu’une impulsion nerveuse animale. Il lui faut environ une minute par centimètre de progression. [8] C’est peu et les arbres n’ont pas le même rythme que nous mais les stimuli peuvent être perçus n’importe où sur l’arbre et chaque cellule locale est en mesure d’y répondre.
Peter Wohlleben, ce célèbre forestier allemand décrit dans son livre « La vie secrète des arbres » la faculté qu’ils ont à identifier l’insecte prédateur qui les attaque au goût de sa salive (spécifique à chaque espèce d’insecte). L’arbre convoque ensuite leurs parasites/prédateurs par une alerte aérienne ou racinaire diffusée dans son environnement.
Un autre exemple des réponses des arbres à l’agression : Le cyprès. Un incendie se déclare. A l’approche du feu et lorsque la température atteint précisément les 60°C le cyprès « dégaze ». Il rend à l’atmosphère toutes les essences inflammables qu’il contient (terpènes) n’offrant plus de la sorte de comburant [9] au feu. Ces vapeurs entrainées par les vents de l’incendie alertent les arbres situés plus loin, ce qui les fait dégazer à leur tour avant que la chaleur ne les atteigne.
Qui manipule qui ?
Francis Hallé ce botaniste malheureusement disparu fin 2025, prenait pour exemple de l’intelligence végétale la relation des plantes à fleurs (angiospermes) avec les insectes pollinisateurs.
« La plante condamnée à l’immobilité a besoin de l’insecte pour en fertiliser d’autres situées à distance et coloniser un territoire plus grand tout en croisant ses gènes avec différents individus. Elle évolue vers une sexualité qui se réalise par toutes sortes de stratégies destinées à attirer l’insecte pollinisateur. (corolle attractive, incitation olfactive, production de nectar etc.). L’insecte, lui, n’a qu’un but : Consommer le nectar. Et bien finalement qui a manipulé l’autre ? La plante dépourvue de cerveau ou l’insecte qui en possède un ? La réponse semble évidente ! »
Mais que dire encore de la Drosera rotendifolia qui fréquente des milieux acides (tourbières) pauvres en nutriments et qui est devenue insectivore en piégeant les insectes grâce à ses poils mucilagineux qui engluent leurs victimes avant qu’elle ne les digère ?
Pour conclure cet article, je vous laisse écouter le botaniste Francis Hallé vous raconter une histoire de... Passiflore intelligente. Et tenter de vous convaincre ainsi de porter un nouveau regard sur le « végétal ».
Bonne écoute.
[1] La Toile Sauvage Mondiale (Traduction littérale).
[2] Il peut s’approprier jusqu’à 30% de la production de l’arbre !
[3] La respiration utilise le glucose comme carburant qui en réaction avec l’oxygène (O²) produit de l’énergie (ATP - adénosine triphosphate) et rejette du dioxyde de carbone (CO²) et de l’eau.
[4] Tous les êtres vivants respirent : Animaux terrestres - oiseaux - poissons - insectes - végétaux - champignons - bactéries. Certaines formes de vie établies à proximité des cheminées hydrothermales océaniques le font également mais avec de l’hydrogène.
[5] Un arbre dispose de 120 espèces de champignons pour opérer sa symbiose.
[6] Forestier et écrivain allemand dont il est question plus avant dans le texte.
[7] Source Stefano Mancuso
[8] Un centimètre par seconde pour les impulsions électriques
[9] Matière qui contribue à la combustion.
