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Le processus de l’effondrement

(Selon la théorie de l’effondrement de Dmitri Orlov)

dimanche 13 septembre 2026, par grand-Pierre

Au cours de l’histoire des sociétés humaines, des civilisations, des empires se sont effondrés sur eux-mêmes pour disparaître à jamais (Ex. Incas - Romains - Egyptiens). Aujourd’hui, il s’agit plutôt d’un collapsus global déjà enclenché et qui concerne tous les habitants de notre planète.

Définition de l’effondrement

« Théorie selon laquelle des populations végétales et animales, voire des écosystèmes, sont voués à disparaître du fait d’une surexploitation qui excède leur résilience, entraînant la perte des services écosystémiques et un effondrement de la civilisation qui dépend de ces services. » (Source : Journal officiel de la République française)

Berth

Pour prendre conscience de toute l’ampleur du problème, il faudrait inclure à ce scénario l’extractivisme forcené qui, pour répondre aux besoins croissants de la production détruit les ressources minières disponibles.

Alors cet effondrement prévu par les collapsologues sera-t-il brutal ou bien fera-t-il place à un processus de dégradation progressif ? Certains évoquent même la possible résilience des sociétés humaines...

Qu’en est-il exactement ?

Inutile de revenir sur les alertes climatiques graves lancées par le GIEC, les innombrables pollutions, l’effondrement de la bio diversité, les destructions de l’environnement forestier, le gâchis organisé des ressources, le surendettement des états, la menace d’une quatrième guerre mondiale etc. Mon blog en est saturé et personne ne peut se dire ignorant de la situation.

Comment nous sortir de cette position angoissante et éviter les crises qui se font de plus en plus menaçantes ? Voyons ce qu’il en est avec la parabole de la fusée de Pablo Servigne : [1]

Une fusée décolle de Cap Canaveral et sa trajectoire est rectiligne. Le commandant de bord appelle Houston pour demander le retour immédiat sur terre. On lui répond bien sûr que cela n’est pas possible. Cela n’a pas été prévu et la fusée se scratcherait inévitablement.

Au milieu du 19ème le monde a pris le chemin industriel. Moins de deux siècles après des progrès exponentiels ont construit la société que nous connaissons. [2] Mais il n’a pas été prévu de solution B. Tout ne fonctionne qu’en allant vers l’avant comme la fusée de Pablo. Rien n’a été envisagé pour un retour en arrière, voir un simple ralentissement. [3]

Je dis « envisagé » comme je pourrais dire « conçu » par l’économie mondiale qui se trouverait d’ailleurs en première ligne dans la configuration d’un grand effondrement. Depuis 1965 les dirigeants américains avaient été mis au courant de la menace climatique. En réponse aux alertes du GIEC, les lobbies industriels américains au grand complet ont instrumentalisé des think tanks en soudoyant des équipes de chercheurs climato septiques. Ils y investirent d’énormes budgets afin de semer le doute et la confusion dans l’opinion. C’est la seule réponse qu’ils aient trouvé face au danger. Les présidents les plus impliqués dans le déni furent Ronald Reagan, Georges Bush et bien entendu Donald Trump...

La sacro-sainte croissance est devenue, d’après eux, le dogme en matière économique et le moteur de la société. Qui ne croît pas descend aux enfers et son endettement prend des ailes. Qui ne croît pas ne peut soutenir son avenir, que ce soit la survie pour les entreprises ou leurs engagements sociaux et internationaux pour les états.

Les grandes banques, les fonds d’investissement, créent de la monnaie en injectant du crédit dans l’économie. Par la même occasion ils créent de la dette, cette dette qui ne peut se nourrir que de croissance. La boucle est bouclée. L’argent règne sur le monde. [4]

La transition

Les actions transitionnelles sont universellement reconnues comme insuffisantes même si de gros efforts sont faits. Cela se comprend puisque ce fameux plan B n’existe pas dans nos économies. Les responsables politiques qui œuvrent pour les mettre en place se heurtent à des Himalaya de problèmes quasi insolubles tandis que ceux qui sont dans le déni foncent ostensiblement droit dans le mur...

Le mode actuel de production, d’économie et de répartition [5] ne pourra pas survivre à une crise environnementale et politique globale. Il a déjà atteint ses limites et court à toutes jambes vers son tragique destin. [6]

Lorsque l’on parle de transition, il ne s’agit pas de passer tranquillement d’un système à un autre. Cela empruntera forcément un chemin chaotique, voir un véritable chaos avant d’aborder un rivage différent sur l’autre rive. Lesquels d’entre nous y sont prêts ? Lesquels d’entre nous l’ont-ils envisagé ?

Les solutions sont pourtant connues

« Procréer moins, produire moins mais mieux, consommer selon les ressources disponibles, recycler, arrêter de polluer, effectuer la remédiation des sols, respecter la biodiversité, retrouver les échelles de production locales, réduire l’analphabétisme, équilibrer les revenus entre riches et pauvres, démocratiser le pouvoir, désarmer, organiser le droit international et la gouvernance mondiale etc. »

On les connait mais leur mise en œuvre nous semble en réalité une tâche impossible aujourd’hui car elle nécessiterait un consensus global auquel s’opposent les logiques économiques. Sommes-nous donc déjà allé trop loin dans cette impasse ?

Sans transition, même chaotique, plus dure sera la chute

Dmitry Orlov a fort bien décrit les étapes successives de l’effondrement. C’est ce scénario que nous ou nos petits enfants pourrions vivre si la transition ne peut aboutir.

D’après les travaux des collapsologues (comme Joseph Tainter ou Dmitry Orlov) et des historiens, les cinq étapes progressives d’un effondrement se déroulent généralement ainsi :

  • 1. L’effondrement financier >

– Perte de confiance : Les institutions financières et les banques ne peuvent plus garantir la valeur de la monnaie. [7]
– Fin du crédit : L’accès à l’emprunt et au capital se bloque complètement. Rupture des flux : Les investissements s’arrêtent, entraînant la fermeture d’entreprises en cascade.

  • 2. L’effondrement commercial >

– Pénuries de biens : Les chaînes d’approvisionnement mondiales et locales se brisent. [8]
– Fin de la distribution : Les supermarchés et les commerces ne sont plus réapprovisionnés.
– Économie de survie : La monnaie papier perd sa valeur au profit du troc et des marchés noirs.

  • 3. L’effondrement politique >

– Perte de légitimité : Le gouvernement central n’est plus capable de maintenir l’ordre ni d’assurer les services publics de base (eau, électricité, santé).
– Rupture des infrastructures : Les réseaux de transport et de communication cessent de fonctionner.
– Fragmentation : Le pouvoir central se dissout au profit de pouvoirs locaux, de factions ou de milices.

  • 4. L’effondrement social >

– Fin de la solidarité institutionnelle : Les structures sociales (associations, entraide organisée) s’effondrent sous la pression du manque de ressources.
– Chacun pour soi : La protection des proches et de la communauté immédiate devient la seule priorité.
– Violence systémique : Les conflits pour l’accès aux ressources vitales (eau, nourriture, abri) se généralisent.

  • 5. L’effondrement culturel >

– Perte des repères : Les valeurs morales, l’éthique et la foi en l’avenir disparaissent.
– Rupture anthropologique : L’humanité perd ses comportements sociaux traditionnels ; la distinction entre le permis et l’interdit s’efface devant l’impératif de survie biologique pure.

Orlov a-t-il imaginé une pure fiction ?

Les évènements décrits plus haut nous semblent directement inspirés par les scénaristes hollywoodiens.

Pour en saisir toute la réalité il faut prendre conscience de la grande fragilité et de la forte intrication des systèmes qui régissent nos sociétés contemporaines et ceci d’autant plus qu’ils sont plus complexes ; de la vulnérabilité des systèmes économiques, des réseaux électriques ou informatiques, [9] des réseaux de transport et de communication ; de l’alimentation en carburant et de la distribution de l’alimentation, de l’eau ou de l’élimination des déchets. Qu’un seul de ces réseaux fasse défaut et c’est déjà la crise...

D’autre part, nos sociétés évoluées sont à comparer à un essaim dont chacun des membres aurait une fonction propre indispensable pour faire fonctionner l’ensemble. Si cet essaim s’éparpille (en cas d’effondrement) ses individus, voués au collectif et inaptes à la satisfaction de leurs besoins personnels sont condamnés à disparaître. [10] Autrement dit, nous ne pouvons survivre après avoir constitué une société complexe que si une nouvelle la remplace. Entre les deux : Le chaos.

Dans le cas d’une crise mondiale [11] les deux piliers soutenant nos sociétés, le pouvoir politique régalien et l’économie, une fois effondrés, le commerce, le social et le culturel suivront. Un collapsus général provient donc d’une réaction en chaîne qui, une fois enclenchée, ne s’arrêterait plus. Et qui peut prédire aujourd’hui qu’elle ne s’enclenchera pas ?

Actuellement en Europe et dans les pays développés, nous sommes aveuglés par une offre abondante (voir surabondante) et des services optimisés. Une fausse impression de stabilité nous habite (en temps de paix) alors que tout le système néo libéral repose, comme j’ai tenté de le démontrer, sur des pieds d’argile et qu’il peut s’effondrer sans prévenir avec la conjonction de trois ou quatre grandes « crises » simultanées et interactives.

Si nous ne nous battons pas maintenant en prenant conscience qu’il faut changer le cours des évènements, (ou du moins ce qui est encore en notre pouvoir de le faire), il sera bientôt trop tard et l’on ne pourra plus rien pour éviter le pire : Le scénario d’Orlov. [12]

Mise en garde

La société construite en France par nos ancêtres leur a demandé des siècles de luttes et de progrès, partant de rien pour aller vers l’humanité et conquérir les droits de chacun et ceux de tous. Ils y ont souvent laissé leurs vies dans les mêlées sociales et les combats contre l’injustice. De nombreux génies ont apporté leurs lumières au progrès scientifique et technique tandis que l’émergence de la culture prenait le relais de l’obscurantisme. Des millions de travailleurs (et de travailleuses) ont laborieusement construit notre nation.

Laisserons nous saccager leur histoire (par la partie irresponsable de l’humanité) et accepter que notre société collapse ?

A nous de voir.

Portfolio


[1] Auteur et conférencier français à propos du collapsus et de la résilience.

[2] Avec les immenses avantages que cette société nous apporte, ainsi hélas que la fuite en avant industrielle et démographique mortifère à long terme.

[3] Les développeurs de l’intelligence artificielle, ces apprentis sorciers qui investissent des milliards dans leurs projets en dehors de tout contrôle, s’inquiètent brusquement de ne plus pouvoir maîtriser leurs algorithmes et craignent que ceux-ci n’en fassent plus qu’à leur tête et détruisent nos sociétés. Ont-ils prévu un retour en arrière ?

[4] Et les intérêts de ces dettes sont copieusement servis aux actionnaires. Ce transfert de masses monétaires considérables financiarise l’économie au détriment des véritables valeurs ajoutées, celles du travail et de la consommation.

[5] Pourquoi ne pas le nommer : Capitalisme ? Ou si vous le souhaitez Ultra libéralisme ?

[6] L’IA développée à grande échelle et sans contrôle représente actuellement la dernière flèche tirée par un système capitaliste à bout de souffle et dont les protagonistes sont prêts à tout pour dominer leur concurrents impérialistes dans une fuite en avant catastrophique pour l’environnement.

[7] On l’a constaté en 2008 avec la faillite de la banque Lehmann Brother et la crise financière mondiale qui s’ensuivit.

[8] Le plus important entrepôt du monde se trouve sur les bateaux, les avions et les autoroutes.

[9] Un simple câble de la fibre rompu par une pelleteuse a privé toute une ville de sa connexion Internet invalidant les ventes des commerces et super marchés, les mouvements bancaires et les administrations vingt-quatre heures durant.

[10] Imagine-t-on en cas d’effondrement de la société, un philosophe, un dentiste ou un camionneur partir à la chasse pour nourrir leur famille ?

[11] Crise mondiale engendrée par le dérèglement du climat et son cortège de catastrophes (sécheresses - inondations - tempêtes) ; l’effondrement de la biodiversité, la raréfaction des ressources (terres arables - eau - énergie - minerais etc.) ; une crise financière globale, les pandémies, les guerres, le terrorisme et la surpopulation.

[12] Pour ceux de mes lecteurs qui peinent à me croire (et ne considèrent pas les enjeux comme étant si importants), les prémices d’un effondrement sont d’ores et déjà à l’œuvre en France et ailleurs.

Il suffit de le constater :

Les inondations, les canicules et les sécheresses ne sont-elles pas au rendez-vous chaque année ? L’endettement du pays n’a-t-il pas atteint un seuil plus qu’inquiétant ? La guerre hybride n’est-elle pas en cours en Europe ? 30% des oiseaux n’ont-ils pas disparu en France depuis 15 ans et 80% des insectes en 30 ans (pourcentages donnés en nombre d’individus) ? Les économistes ne prédisent ils pas une crise imminente ? Le réarmement général n’est-il qu’une illusion ? La scène politique en France n’est elle pas radicalisée ? La situation internationale ne se dégrade-t-elle pas à grande vitesse ? L’état de droit n’est-il pas remis en cause par les puissances ? Les régimes autoritaires ne se multiplient ils pas dans le monde ? Les migrations climatiques n’ont elles pas commencé ?

Mais direz-vous, ce ne sont là que des prémices. Attendons la suite, tête enfoncée dans le sable.

Denis Dupré estime qu’il est maintenant trop tard pour éviter l’effondrement : selon lui, « la planète Titanic va couler et les riches sont en train de se ruer sur les canots de sauvetage »

NB Après avoir travaillé jusqu’en 1998 dans divers organismes bancaires, Denis Dupré est enseignant-chercheur en finance, éthique et développement durable à l’Université de Grenoble. Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages en finance, économie financière, éthique et écologie.

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