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La "vraie" terre
samedi 31 mai 2025, par
Histoire d’une classe verte...
Jamais aucun organisme de loisir ne m’a signé un emploi en CDI. J’enchaînais donc sans espoir de futur les CDD comme animateur nature au Centre de vacances du Moulin à Camprieu. (Massif de l’Aigoual).
En arrière saison nous accueillions des classes de gamins, vertes ou rousses et quelquefois de neige. Cette année là un de nos administrateurs, préoccupé par le manque d’oxygénation des enfants de la ZUP Nord de Nîmes, nous envoya une joyeuse troupe de mômes issus de cette cité.
Habitués à se disputer les rares jeux disponibles sur la dalle de leur cité ils n’arrêtaient pas de se bagarrer, même pour se mettre simplement en rang. Il fallait parfois se fâcher pour leur faire respecter une consigne ou les faire taire ne serait ce que cinq minutes.
Pour obtenir le silence j’utilisais le Cric/crac. Cela fonctionnait bien depuis le temps de ma propre enfance en colo. Je hurlais : Cric ! et les enfants devaient répondre : Crac !
Après trois fois on obtenait le silence (quoi qu’assez relatif).
Ils avaient amené avec eux une monitrice, fille grasse à l’esprit lent qui passait son temps à les houspiller, sans grand résultat.
Un jour nous avions organisé une sortie en car et mon obsession était de compter et de recompter ces enfants si véloces. Je les comptais une fois en montant dans le car et une autre fois lorsqu’ils étaient installés à l’intérieur. Pour attirer leur attention je criais très fort : "Ceux qui ne sont pas là levez la main".
Il y en avait toujours un ou deux pour faire le pitre et lever la main :
- Moi m’sieur - moi m’sieur j’suis pas là !
Alors la grosse monitrice se retourna en gueulant :
- On a dit ceux qu’étaient pas là !
...... ?
Je leur faisais courir les bois de Camprieu ce qu’ils appréciaient. Par contre l’initiation à l’environnement marchait nettement moins bien, même de façon ludique faute de capacité de concentration suffisante de ces petites terreurs en herbe.
Le plus turbulent, le plus intrépide, le plus casse-cou, bref le plus chiant, se nommait Ivanhoé. Toujours le premier à se bagarrer et à créer du bazar a tout moment. Il est vrai que ses parents l’avaient affublé d’un prénom lourd à porter pour un si petit bonhomme.
Au grand soulagement de l’équipe pédagogique la fin de la semaine arriva enfin avec le bus qui devait les ramener à Nîmes. Les affaires furent bouclées tant bien que mal dans les sacs et vint le moment des adieux.
Alors Ivanhoé, le caïd, l’intrépide, le désobéissant fondit en larmes. Je m’approchais et le pris doucement dans mes bras.
- Alors Ivanhoé qu’est-ce qui t’arrive mon grand ? Il se mit à pleurer de plus belle.
- J’veux pas m’en aller
- Mais il faut bien rentrer et puis tu va retrouver ta famille
- Mais ici c’est la vraie terre me confia-t-il dans un hoquet
Et c’est comme cela que nous fument tous les larmes aux yeux en regardant leur car s’éloigner, laissant en arrière la forêt de l’Aigoual pour retrouver le béton glauque de la ZUP.
J’ai repensé souvent depuis à mon ami Ivanhoé toujours avec la même émotion. Je me demande s’il est devenu féru d’écologie ou bien baron de la drogue. Ce qui est toutefois certain c’est que cet enfant avait compris l’essentiel du haut de ses huit ans.
Depuis ce temps quarante années ont passé et la vraie terre est plus que jamais menacées par les activités humaines. Peut-être qu’en baptisant Ivanhoé tous les nouveaux nés à venir les choses pourraient finalement s’arranger ?
