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Pernicieuse abstention

mercredi 22 juin 2022, par grand-Pierre

Abstention et législatives - Le Vigan
ARTICLE PARU SUR LE BLOG DE GRAND-PIERRE
et rédigé à l’intention des élèves du Lycée-collège André Chamson du Vigan

Une petite cité tranquille : Le Vigan

La population du Vigan avoisine les quatre mille habitants. A proximité de l’Aigoual et de sa forêt d’exception, en bout de route pour les Montpelliérains et les Nîmois c’est une cité tranquille (ou presque) qui ne connait d’affluence qu’en été et durant les évènements locaux tels que la fête de la pomme et de l’oignon.

La vie associative y est riche et variée et ses élus s’investissent pour conserver à la ville ses structures administratives, son hôpital, son lycée, son musée, sa médiathèque, sa maison médical récente etc. Ce qui, en milieu rural peu favorisé constitue un défi permanent à relever.

La voirie et les réseaux de ville, en très mauvais état, ont été en grande partie remis à neuf durant la dernière décennie ; des aides ont été consenties pour ravaler les façades afin d’améliorer l’état d’un parc immobilier en décrépitude.

Des tentatives, encore trop timides, ont été programmées afin de démocratiser la participation des administrés aux affaires de la ville. Des parcelles de jardins familiaux sont cultivées et contribuent au lien social.

Un certain consensus au plan municipal

Les habitants reconnaissent volontiers l’engagement de leurs élus locaux sur ces questions et depuis plusieurs années, on constate qu’une opposition crédible et cohérente a quelque peu de mal à se constituer.

Après les tristes événements parisiens lors des attentats du Bataclan, ce sont deux mille personnes qui se sont rassemblées spontanément et en silence devant l’hôtel de ville. Cela révèle l’attachement profond de la population aux valeurs démocratiques de paix et de solidarité.

Les inondations catastrophiques à Saint Bresson en 2014 ont provoqué un très puissant élan de solidarité venu apporter de l’aide depuis les communes avoisinantes.
Le cœur des habitants n’est donc pas insensible aux problèmes civils et sait encore le montrer lorsque les évènements l’exigent.

L’abstention

Les voix des électeurs sont acquises aux élus locaux connus et reconnus. Mais ce qui fonctionne plus ou moins localement, à l’échelle de la tribu, ne s’exporte que peu au-delà, soit vers la circonscription, vers le département ou vers le parlement national. Ne parlons pas de l’état ou de l’Europe… L’abstention prend alors le relai de la participation.

Notre démocratie électorale, si chèrement acquise, ne fait plus recette. La moitié des français lui tourne le dos et la boude dans les urnes. Nous faudrait-il la guerre et le chaos pour que nous en appréciions de nouveau la valeur ?

Pourtant, les électeurs du Vigan avaient le choix au premier tour entre onze candidatures. Il ne s’agit donc pas apparemment d’une question de représentation ! Peut-être que réformer le mode de scrutin vers une meilleure proportionnalité arrangerait un peu les choses ?

Le vote est un acquis social qui a évolué depuis la révolution française. Les femmes n’y ont eu accès qu’en 1945 après la libération et ils ne sont pas si nombreux les pays où l’on peut voter librement ou bien même tout simplement voter !

Dans notre pays, nous avons le droit de voter « ou non ». Chaque électeur doit être respecté dans ses choix et mon propos n’est pas de condamner les abstentionnistes mais plutôt d’apporter des arguments pour les convaincre de l’utilité de voter.

Les mauvais exemples

Il existe hélas un niveau résiduel de corruption en France, nation mal classée sur ce sujet par l’ONG Tansparency international. Cela peut détourner des urnes une partie de la population.

Les ministres utilisant les paradis fiscaux à des fins personnelles, les députés abusant des indemnités parlementaires au profit de leurs proches, les contrats publics exagérément avantageux pour certaines entreprises et le pantouflage éhonté de responsables politiques, passant à l’organigramme des entreprises privées qu’ils avaient la charge de contrôler auparavant. [1]

Je ne citerai pour l’Europe que José Manuel Barroso, ex-président de la commission européenne qui s’est fait embaucher par la banque Goldmann Sach peu après son départ. Parfaitement scandaleux ! Et la preuve que ce personnage n’a que faire de l’image qu’il renvoie aux électeurs européens.

Rosé Manuel Barroso

Enfin, citons encore, comme promoteur de l’abstention, le « référendum pour le traité constitutionnel européen » en 2005, rejeté clairement dans les urnes et réactivé peu après et sans vote populaire sous la forme d’un « traité de Lisbonne » qui en reprenait les termes à la virgule près. [2]

Ces multiples dérives parlementaires ou de gouvernance ne justifient pourtant pas le fait de déserter l’arène pour les malheureux électeurs, perturbés, démobilisés et sans espoir de lendemains qui chantent.

1500 viganais sont allés à la pêche dimanche dernier (19/06/2022)

Ce sont 1500 voix qui manquent, non pas seulement à ces onze candidats de la 6ème circonscription, mais à la démocratie tout simplement.

Si de trop nombreux élus sont « indélicats » et si d’autres ne s’investissent « que pour les riches », il ne faut pas pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain et lâcher l’affaire.

Si vous faîtes une mauvaise récolte de cerises, allez-vous par dépit vous en prendre au cerisier ? Alors que celui-ci n’est pas responsable des ravageurs que vous-même d’ailleurs auriez pu combattre pour sauver vos fruits.

Si la politique du gouvernement vous semble favoriser la richesse et délaisser les plus pauvres, les services publics etc., préférez-vous voter avec vos pieds que participer à une action sociale, gratuite et démocratique en déposant un bulletin dans l’urne ?

Les citoyens désabusés, les abstentionnistes décomplexés se souviennent-ils qu’ils doivent leurs congés payés, leur liberté d’opinion, leur sécurité sociale et leur retraite à ceux, d’une autre époque, qui se sont mobilisés et battus pour acquérir les droits sociaux dont nous profitons aujourd’hui. Personne ne leur a accordé ces mesures sans y être contraint par une masse sociale nombreuse et décidée.

Un exemple historique d’action de masse spectaculaire me vient à l’esprit :

J’étais encore très jeune à cette époque, mais je me souviens des tristes évènements ayant eu lieu autour de la bouche de métro Charonne à Paris durant une manifestation contre la guerre d’Algérie. La police, écrasant sous de pesantes grilles d’arbre les manifestants coincés dans les escaliers du métro, avait tué 9 personnes.

Manifestation du 13 février 1962 pour les victimes du massacre policier du métro Charonne à Paris

Le lendemain, un millions de manifestants pacifiques et de tous bords envahirent les boulevards. Ce jour-là le préfet Papon avait prudemment consigné ses escadrons de tueurs derrière les murs de sa préfecture. [3]

Ce n’est pas la rue, même innombrable, qui fera la loi in fine

La pyramide du pouvoir dont le sommet semble hors de notre portée n’en repose pas moins sur sa base. Si cette base délaisse le jeu démocratique, le sommet l’écrasera sans difficulté.

Ce n’est que la participation massive et non la passivité qui peut porter l’énergie nécessaire aux changements. Participation des masses qui peuvent se faire craindre alors des ripoux et des faussaires ; des financiers sans âme et des enfumeurs. Et ce ne sont pas quelques énergumènes surexcités dans les manifs qui y changeront quoi que ce soit. D’ailleurs ceux-là, la police les utilise habilement.

Les gilets jaunes

La masse elle, est arrivée en France sur les ronds-points sous la forme colorée des gilets jaunes.

Leur a manqué juste une chose… Les urnes ! Ils en avaient très peur, ce que l’on peut entendre, mais n’ont pas pu donner forme, n’y ayant pas recours, à leur volonté de masse et à leur énergie réformatrice.

Comment en effet assumer une quelconque représentativité si l’on n’a pas été démocratiquement élu ? Et comment négocier des accords dans ces conditions ? Au nom de qui ?

Les gilets jaunes ont bravement porté la contestation et fait valoir l’engagement de milliers de personnes qui n’avaient jamais encore manifesté. Puis, comme un feu courant qui vient mourir sur le coupe-feu, ils se sont lassés de ne point être entendus et sont rentrés chez eux démobilisés, pour affronter à nouveau leur quotidien sans plus d’illusion sur le pouvoir.

Si l’abstention perdure et gagne du terrain

Si manifester ne sert pas à grand-chose comme ont pu le constater les gilets jaunes, voter n’est peut-être pas non plus la panacée ? C’est ce que s’acharnent à nous faire croire ceux que l’expression démocratique dérange.

Si l’abstention perdure et gagne du terrain, toute la société en subira les conséquences. [4]

Voter, faire voter est un devoir avant d’être un choix. Si notre démocratie se délitait, c’est toute la chaîne du pouvoir et de l’organisation de notre société qui en ferait les frais. La porte se trouverait alors grande ouverte à toutes les aventures et l’on sait comment cela se termine en général.

Imaginez un peu Churchill durant le blitz, devant des décisions difficiles et douloureuses, n’être soutenu que par 20% des anglais !

Pour un élu, comment assumer ses décisions si à peine un quart ou un cinquième des électeurs inscrits l’ont soutenus ?

Si l’abstention persiste nous aurons des élus (et donc les décideurs de demain), qui auront les bras coupés et seront assis sur un nuage de vent. Alors abstentionnistes ou non, nous en subiront les conséquences et ne seront plus gouvernés désormais qu’au gré du vent, comme les girouettes…

La première crise venue pourra voir dégringoler ces élus de papier.

Finalement, chaque nation a la démocratie qu’elle mérite

Imaginez donc également ces pauvres syriens s’ils pouvaient exprimer leur opinion avec une palette électorale de onze candidats et ceci dans de paisibles bureaux de vote ! Ils croiraient probablement rêver.

Et que dire des femmes afghanes alors ?

Mais ici en France, nous nous offrons le luxe de dédaigner nos propres urnes. Serions-nous donc des citoyens trop privilégiés ? Ou lobotomisé par le grand n’importe quoi des réseaux sociaux ?

Alors si vous-même, chers compatriotes perturbés, démobilisés et sans espoir de lendemains qui chantent, partez à la pêche les jours d’élection, n’ayez pas d’inquiétude : d’autres vont s’occuper de vos affaires, mais ceci à leur manière. « N’est-il pas ? » monsieur Barroso.

Jeunes gens, jeunes filles

Pour certaines oreilles, peut-être les plus jeunes, [5] cet article peut être compris comme moralisateur, voir lénifiant. Les principes invoqués peuvent évoquer pour elles la vieille poussière qui s’accumule lentement sur les bustes de Marianne dans nos mairies.

Mais demain ou après-demain ces oreilles entendront peut-être une autre musique, moins agréable encore : Le fracas d’un fronton de pierre abattu et portant ces mots : Liberté, Egalité, Fraternité.

Alors, jeunes gens et jeunes filles, ne dîtes pas comme les gauchistes anarchisants de soixante-huit : « Elections, piège à cons » car vous aurez besoin demain de faire valoir votre point de vue et d’affronter des challenges difficiles. Et vous ne règlerez pas tout, loin de là, sur les ronds-points ni devant votre smartphone ou bien en regardant ailleurs.

Pierre Muller


[1

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[2Vote du congrès en 2007– Présidence François Fillon

[3Maurice Papon : Ancien collabo vichyste, préfet de police au moment des faits puis condamné en 1998 à dix années de prison pour la déportation de juifs durant l’occupation allemande

[4Le danger est d’autant plus grand que le syndicalisme lui aussi peine à recruter ses adhérents. Cette fragilité des syndicats et des parlementaires constitue une réelle menace pour notre système républicain et démocratique.

[570% des jeunes n’ont pas voté aux dernières élections