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Crématorium

65% d’eau... Et 4% d’os

lundi 29 juillet 2019, par grand-Pierre

Tu es poussière et tu retourneras à la poussière

Il était en surpoids et pesait dans les cent-trente kilos bon poids. Tellement lourd que, tombé de sa chaise il ne pu se relever et resta ainsi sur le plancher, refusant de l’aide, probablement par pudeur.

Tel un cétacé échoué sur une grève, la vie le quitta lentement et il ne vit pas le bout de la nuit. Triste fin, mais à vrai dire en est-il d’amusante ?

Nous avions perdu le contact depuis fort longtemps. J’avais de ses nouvelles par la famille de temps en temps mais les souvenirs d’enfance en commun lorsque nous passions nos vacances à Bardonnex, sur la frontière Suisse, étaient partis bien loin. Le Salève, [1] le tram, Carouge, Genève et le grand jet d’eau dans le soleil auprès duquel ma tante nous emmenait manger des glaces incroyables, tout cela me revenait dans la figure avec ce décès. Cousins, nous avions commencé ces vacances, au bout du tram, par aller acheter des pistolets à plomb à Genève puis, rentrés au village à fumer des cigarettes en cachette. Lorsque ma grand-mère nous surprenait nous lui déclarions sans vergogne qu’il ne s’agissait que de cigarettes à la menthe. Ah, bon, dans ce cas c’est différent... Disait-elle conciliante.

Dans la paille de l’agriculteur voisin, nous aménagions des passages entre les bottes, au risque de périr étouffés et nous attrapâmes ainsi plein de souris que nous allâmes relâcher dans le restaurant du village en pleine affluence. Succès garanti avec ces dames hurlant, debout sur les chaises !

Il y eu l’épisode des chats. Le fermier, à la pointe du progrès montait son fourrage au grenier à l’aide d’un engin muni d’une soufflerie puissante. Un grand clapet basculait et la botte s’envolait, aspirée avec force. Evidemment cet instrument du modernisme inspira immédiatement Edouard (je l’appellerai comme ça) qui le convertit en "remonte-chat" en lançant les malheureuses bêtes dans la machine. Les pauvres greffiers que nous capturions vécurent là une expérience inoubliable, tous poils hérissés, tandis qu’un long miaou épouvanté montait decrescendo vers les hauteurs insondables du hangar. Ils survivaient à l’aventure mais étaient de plus en plus difficiles à attraper !

Epoque bénie où pour quatre sous (suisses malgré tout) on se goinfrait de têtes de nègre, cette boule de mousse blanche posée sur un biscuit et nappée de chocolat.

Le chien du poste de douane suisse situé à quelques pas de notre maison, était devenu notre grand copain et nous assistions tous les jours à son entrainement aux cotés de son maître. Celui-ci, pourtant soupçonneux devant ces carreaux cassés si nombreux autour du village, ne nous en tenait pas vraiment rigueur, étant douanier et non policier. Le fin du fin consistait à essayer d’attraper le pistolet laissé par ses soins à la garde du chien ce qui était bien entendu mission impossible, les chiens douaniers suisses, ne connaissant pas la corruption, ne tombaient pas dans nos lacs [2] présentés sous la forme d’une appétissante tête de nègre.

Il ne manquait qu’un quatrième pour faire les Dalton ! Edouard se révélait le plus ingénieux à trouver des plans interdits et amusants. Toujours une longueur d’avance sur son frère et moi. Mais nous suivions presque toujours ses toquades et les vacances du trio s’écoulaient, merveilleuses pour ces petits parisiens sevrés de nature.

Les jours pluvieux nous sortions les Dinky-toys avec de superbes tracteurs et leur attelage et quittant pour un jour l’adolescence nous redescendions de quelques degrés vers l’enfance et nos chers joujoux.

Je te revois aujourd’hui Edouard à l’étroit dans ton cercueil avec ton double menton et ce visage apprêté par le personnel des pompes funèbres. Ta femme pleure doucement à mes cotés en te disant adieu. Au contraire de toi elle ne pèse rien et semble si frêle et si fragile que j’en ai grande pitié. Nous ne sommes que tous deux pour cette cérémonie que je suppose tarifée bon marché. Pas d’amis, la famille au loin, pas assez en forme pour entreprendre le voyage. Mais enfin, nous sommes deux, c’est toujours mieux que rien.

Il faut maintenant sortir, quitter le hall lumineux moderne et climatisé du funérarium pour nous rendre, avec le porteur de l’urne, au jardin du souvenir où les cendres d’Edouard seront dispersées. La canicule de juillet nous tombe dessus. Edouard dans son cercueil ne doit pas avoir eu beaucoup plus chaud ! Françoise marche à tous petits pas tandis que je la soutiens comme je peux. Le porteur de l’urne, homme de petite taille, visage rond, gentillesse professionnelle affichée, dois maudire ce trajet imposé sous ce soleil au zénith.

Nous arrivons enfin auprès d’un massif dédié aux cendres ne disposant pas d’un columbarium attitré. L’instant ne manque pas de m’impressionner. L’homme demande à Françoise ou elle désire que les cendres soient répandues. Ce sera au pied d’un arbuste, peut-être a-t-elle pensé à l’ombre par cette fournaise ? En prenant soin d’écarter les jambes pour ne pas salir ses chaussures le petit homme ouvre un clapet et les cendres s’écoulent en quelques secondes vers une éternité provisoire. (Car si le vent se levait les défunts, ou ce qu’il en reste repartiraient pour un autre voyage)...

Françoise aura finalement la conclusion qui s’imposait : "Quand même, on est peu de chose. Lui qui était si corpulent, il n’en reste presque rien".


[1Montagne tabulaire qui domine la ville de Genève.

[2Pièges