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La route de l’ambre bleu

Extrait des œuvres de Gilbert Vieillerobe

jeudi 19 mai 2016, par grand-Pierre

Une longue itinérance, oui mais vers... Quoi ? - Ce très beau texte a été lu par Armelle Nouailles, comédienne, lors de la présentation du chemin de St Guilhem à St Maurice de Navacelles fin mai 2016.

Gilbert Vieillerobe - La Route de l’Ambre bleu
http://www.ecrivains-voyageurs.net/pages/extrait22.htm Edition l’Harmattan.

[...] Que de chiens ! Je donne de la voix et du bâton et débouche sur une grande place bordée sur un côté par des abris de toile et des étals de marché. J’installe mon couchage sur l’un d’eux, hors de portée des chiens et du vent qui souffle légèrement. J’ai à peine le temps de constater que l’air chargé d’odeur de jasmin est d’une grande douceur que déjà je m’endors.

Je suis réveillé par les vendeurs qui prennent possession des lieux. L’étalage de l’un d’eux est déjà en place. Je range mon barda et vais le saluer. Ashkar propose des bijoux et des babioles en tout genre. Inconsciemment, j’ai du avoir un air dédaigneux en balayant du regard sa camelote car il s’empresse de m’expliquer qu’il est un ancien pêcheur, que son bateau repose à 20 kms, planté sur un banc de sable, depuis que la mer est partie, définitivement partie et qu’il lui faut bien vivre.

- Elle s’en est allée discrètement s’offrir un tablier de coton avec de grandes fleurs bleues et rouges en Ousbékistan et elle n’est jamais rentrée.

Nous rions à sa blague ; il en a pris son parti, je crois !

Je me surprends à fouiller dans son déballage, moi qui n’ai jamais acheté un bijou de ma vie ! Rien que du banal, fabrication et goût mondialisé. Un carton à chaussures au couvercle à demi soulevé attire mon attention. J’allais l’ouvrir pour de bon mais Ashkar stoppe mon geste et me gratifie d’un regard désapprobateur, puis, avec délicatesse, enlève le couvercle et extrait de la boîte une pièce qu’il me tend : il s’agit d’une broche à laquelle je ne trouve rien d’exaltant mais qu’il me demande de manier avec précaution. Une monture qui joue à se faire passer pour de l’argent enserre une matière bleue ; je dis matière bleue car maintenant il faut être expert, voire faire des analyses, pour savoir si l’on a entre les mains de la pierre, du plastic, du verre ou que sais-je encore ... quant à la monture, elle me semble bien légère pour être en argent.

Une bague maintenant, il me présente une bague et me montre un poinçon sur le métal. Je n’y connais rien mais il m’affirme "argent" et j’ai tendance à le croire. Là aussi, la "pierre" est bleue. En fait, cette boîte ne contient qu’une dizaine d’articles seulement, bagues, colliers, pendentifs, broches, tous avec cette même "pierre" bleue, sertie sur des montures vraisemblablement d’argent. Machinalement, la bague en main, je lui en demande le prix. Il m’annonce en dollar une somme astronomique : 600 dollars ! J’éclate de rire, appréciant une nouvelle blague.

- sérious, very sérious, s’insurge-t-il !

... et il me fait signe d’approcher. Je passe avec lui derrière son banc. Il me prend la bague des mains, trouve dans son fouillis une lampe de poche et éclaire savamment cette matière bleue. Par transparence la lumière révèle plusieurs nuances de bleu, du profond bleu ciel au bleu outre-mer qui s’emmêlent et s’enroulent comme mus par des courants marins.

- Très joli, lui dis-je, quelle est donc cette matière ?

- Ambre !

Je ris à nouveau, je connais l’ambre, je n’en sais que de jaune ! J’en ai vu de très belles pièces avec des insectes entiers piégés dans la résine fossile de pin, il y a des millions d’années, mais là non, le subterfuge de marchand est trop gros ! Je dégrafe une épingle à nourrice que j’ai toujours à portée de la main et sors mon briquet afin d’en chauffer la pointe pour faire le test de l’ambre résine naturelle ou plastic ... mais là encore il arrête mon geste

- No résine, autre qualité d’ambre, regarde comment le savoir me dit-il !

Il frotte la bague sur sa veste et la sent, puis il recommence et me la fait sentir : étonnant, étrange odeur de musc, plutôt animale que minérale. Après ce frottement, la "pierre" révèle toutes ses nuances de bleu, il se produit comme un phénomène de phosphorescence.

- Ce n’est pas dangereux au moins ? A son tour de rire.

- Pierre de Tchernobyl ! Nous rions tous les deux.

- Alors, c’est quoi ?

- De l’ambre bleu, très rare, exceptionnellement beau, très recherché, très cher...

- Oui, ça j’ai compris, mais d’où cela vient-il ? Il me désigne alors le nord avec un geste ample du bras voulant dire loin, très loin, et ajoute :

- Il n’y en a plus, gisement épuisé !

- Ah, gisement, c’est donc une pierre !

- Non, non, ambre bleu ...

Sceptique mais intrigué quand même, je fais une offre dans mes moyens- si des fois il acceptait !- pour la bague : 50 dollars ! Refus indigné, il me prend la bague des mains, cherche à nouveau dans sa boîte et me présente un morceau d’ambre bleu brut, gros comme un demi sucre de bistrot. Je le frotte, le sens, le soupèse, l’admire sous toutes ses coutures, c’est vraiment très beau ! Combien ?

- 50 dollars. J’en offre 15 et finalement, pour 20 dollars j’emporte le morceau, façon de parler !

Dès que j’ai vu disparaître mes deux billets verts de 10, je me suis fait cette réflexion : toi mon vieux, si tu commences ton voyage ainsi, je ne donne pas cher de ta peau !

Le marché s’anime doucement ; Askhar m’invite à m’ asseoir et prépare le thé, deux de ses collègues se joignent à nous, apportant des biscuits. J’aime ce thé Kazakhe ; au fond du petit bol, une larme de lait concentré, puis quatre larmes de thé très fort et dix larmes d’eau chaude ... et ainsi de suite jusqu’à saturation. Les collègues partis, je relance :

- Alors, tu ne veux pas me dire où l’on trouve cet ambre bleu ?

- Certainement qu’il n’y en a plus, mais pour en être sûr, il faudrait refaire la route de l’ambre bleu.

- Il y a une route de l’ambre bleu ?

- Il y avait ... depuis Aralsk, plein nord, jusqu’à l’embouchure du grand fleuve, de l’Ob, après, ... après faut voir.

La petite musique relance sa rengaine ; non, dit-elle, tu n’as pas choisi de venir à Aral par hasard, cette rencontre tu la souhaitais n’est-ce pas ? Elle te met sur la voie d’une autre histoire ! Et si cette route délaissée se révélait aussi prestigieuse que celle de la soie ?

Le piège qui se referme me semble bien doux et anodin ; je crois que je vais prendre une autre direction que celle prévue, sauf que sur cette route inconnue, les indications sont minces.

- Alors Askhar, rien d’autre ? ... si je décide de prendre la route de l’ambre bleu ?

Je sens que je l’agace et qu’il va me falloir partir. Il me lâche dans un soupir :

- Yrghyz, peut-être ! [...]